Papi

Je ne sais même pas par où commencer. Dans mon article précédent, je m’inquiétais de perdre mon grand-père. Aujourd’hui, je n’ai même plus le luxe de cette angoisse puisqu’il nous a quittés.

Je ne vous conseille pas le deuil comme expérience de vie, vraiment pas. On vous dira qu’on apprend de tout, mais là je ne sais pas ce qu’il y a à apprendre, si ce n’est la douleur. On apprend peut-être la survie, mais je m’en serais passé.

J’ai connu d’autres deuils, certains plus difficiles que d’autres avec une cicatrisation plus ou moins facile. Et déjà, c’est dur, très dur. Voir souffrir les gens que vous aimez, comprendre qu’il faut renoncer à tout un tas de choses avec cette personne qui n’est plus (en tous cas dans sa forme physique) et qu’on ne vous laisse aucun choix là-dessus, cela frôle l’inacceptable.

Aujourd’hui je n’ai pas perdu quelqu’un que j’aimais, j’ai perdu la moitié de mon âme. Dire que j’aimais mon grand-père n’est pas représentatif de la réalité. Je l’adorais, littéralement. Peu importe son mauvais caractère, peu importe ses erreurs, il était tout pour moi, tel qu’il était. Et j’étais tout pour lui.

J’ai mis longtemps à comprendre ma relation avec lui, longtemps à en apprécier la profondeur et la force. On ne se reprochait jamais rien, on se serait toujours défendus contre vents et marées. On s’est boudés une fois, 10 jours, en 28 ans. Je ne pourrai jamais mesurer son impact sur ma vie, tout ce qu’il a induit en moi de façon consciente mais aussi sans le savoir, tout ce qu’il m’a transmis.

Connaître un amour pareil est une chance inouïe, mais quand on vous le prend, tout s’effondre. Egoïstement, je n’avais pas prévu de me marier sans lui, de ne jamais le recevoir dans ma maison, de ne pas lui faire connaître mes enfants ou plus largement de ne pas lui raconter mes succès et mes échecs. J’avais besoin de vivre ces moments, qui pourtant ne viendront jamais.

Les dernières semaines et derniers jours ont été d’une violence incroyable. J’ai vu mon héros, mon titan, dans un état qu’il n’aurait jamais toléré. Je l’ai vu souffrir, je l’ai vu délirer, il n’était plus lui-même. Arrivé à ce point de non-retour, il fallait qu’il parte, il fallait que ça s’arrête. Je vous souhaite de ne jamais voir ça de vos propres yeux. Je vous souhaite également de n’être jamais celui ou celle qui marche derrière le cercueil. Un immense merci au personnel de Bagatelle, unités des plaies chroniques, de chirurgie, de dermato, de gériatrie, de soins palliatifs, les anesthésistes, les infirmières, les aides-soignantes et le staff administratif qui ont fait tout leur possible pour m’aider à le sauver et à préserver sa dignité autant qu’on aura pu. Merci aussi au prêtre qui m’a aidée à préparer une belle cérémonie, malgré ma … « non-appétence » à la religion.

Avant je pensais comprendre les gens qui ne se remettaient pas d’un deuil, qui sombraient, et qui ne laissaient pas la vie reprendre le dessus, maintenant je saisis pleinement leur détresse. Après ça, c’est une survie, je le répète. On en vient à penser que finalement, si on meurt ce n’est pas si grave.

Papi je sais pas où tu es. Vraiment, j’espère qu’il y a un paradis et que tu es avec tes frères, que tu rejoues tes meilleurs matchs de foot avec Pierrot et que tu bois ton meilleur champagne avec Jeannot. Nous on est en bas à vous pleurer comme des cons alors qu’en haut c’est peut-être la grosse fiesta. Je sais pas si tu me vois mais si c’est le cas tu dois vraiment en avoir plein le cul de me voir chialer parce que c’est pas ton truc. Je suis désolée mais pour l’instant j’arrive pas à faire mieux. Je me réveille la nuit en me demandant si j’aurais pu te sauver, et j’ai pas cette putain de réponse. Et de toutes façons ça ne changera rien. Pense à me faire un signe si tu as 5 minutes, je pense que ça va m’aider parce que là je suis brisée. Apparemment il faudrait que je te parle mais j’y arrive pas, alors j’essaie d’écrire, c’est plus mon truc. Je parle beaucoup pour faire des blagues, mais dire que je souffre c’est pas dans mes cordes, encore une truc hérité de toi. Je précise quelques petites choses : on garde Serge encore, et pour longtemps, sinon on va tous claquer ; je continuerai de fleurir ta tombe tout le temps même si tu dois penser que ça sert à rien que je dépense tout ce fric en fleurs ; et dernière chose, si tu as conscience d’un seul petit pour cent de l’amour que j’ai pour toi, je peux vivre en paix.

Comme tout ce que j’ai toujours écrit ici, j’espère que ça va m’aider bien évidemment, mais si cela peut ne serait-ce que soulager quelqu’un d’autre, j’aurai réussi quelque chose.

Il ne s’agit pas d’une recherche d’apitoiement au cas où il faudrait le préciser. Dans la vraie vie je ne veux pas vraiment en parler et dire ce qu’il en est en réalité. Par contre, et là je vais insister, ne jouez pas avec le destin. Ne pensez pas que vous avez toujours le temps de dire aux gens que vous les aimez ou d’aller les voir. On a tous nos vies, nos emplois du temps surchargés, on a cette flemme récurrente quand il s’agit de faire un bisou à la famille, mais un jour il est trop tard. Quand j’entendais ça avant j’acquiesçais vaguement. Aujourd’hui je donnerais tout ce que j’ai pour lui dire tout ce que je ne lui ai pas dit et lui poser toutes les questions qui restent sans réponse.

Alors allez-y, dîtes-leurs que vous les aimez, achetez leur des fleurs, je vous assure que c’est bien plus agréable que de les déposer sur une tombe. Prenez des photos, prenez des vidéos, prenez des nouvelles … prenez du temps parce que ça n’a aucun prix.

1 réflexion sur « Papi »

  1. Bonjour Laurie,

    Quel confession…la précision des émotions dans tout son éventail, dans tout son contexte…

    Ton grand père où qu’il soit, sera à jamais présent dans ton cœur, ton esprit. Tes/vos souvenirs dessineront sa présence à chacune des fois où tu les énoncer et te redonneront la chaleur dont tu vas avoir besoin pour traverser cette période, celui du deuil.

    On dit généralement qu’il se vie mais je fais partie de ceux qui pensent qu’on le porte, subjectivement et positivement.
    Avec toutes les émotions qui nous traverse et qu’il faut accepter, de la tristesse à la joie, de la colère à l’apaisement…

    De tout cela et au delà de cette disparition, brutale, insaisissable, celle de la mort, il faut à mon regard, retenir un mot. L’Amour. Celui que vous avez pu nourrir au travers de votre relation et que tu continueras à semer car il fait partie de toi et que c’est ce qui te reliera pour toujours à lui et donc à la vie. Ce qu’il souhaiterait du plus profond de son cœur sans nul douter.

    Ces mots, les miens, ne détiennent aucune forme de prétention à tenter de soulager les tiens, de maux.

    J’ai reçu un mail ce matin car j’avais précédemment écris un commentaire sur un de tes textes.

    Donc comme un signe, une évidence et le parcours que la vie m’a offert sur la perte et l’absence, j’ai donc pris le temps de t’écrire ces quelques lignes en guise de pensées. Reprends des forces…

    Bien à toi,

    Alex

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